Georges Bataille

Georges Bataille l'érotisme p 179

Ce que nous appelons le monde humain est nécessairement un monde du travail, c’est-à-dire de la réduction. Mais le travail a un autre sens que la peine, que le chevalet de torture que l’étymologie l’accuse d’être. Le travail est aussi la voie de la conscience, par laquelle l’homme est sorti de l’animalité. C’est par le travail que la conscience claire et distincte des objets nous fut donnée, et la science est toujours demeurée la compagne des techniques. L’exubérance sexuelle au contraire nous éloigne de la .conscience; elle atténue en nous la faculté de discernement: d’ailleurs une sexualité librement débordante diminue l’aptitude au travail, de même qu’un travail soutenu diminue la faim sexuelle. Il y a donc entre la conscience, étroitement liée au travail et la vie sexuelle, une incompatibilité dont la rigueur ne saurait être niée. Dans la mesure où l’homme s’est défini par le travail et la .conscience;, il dut non seulement modérer, mais méconnaître et parfois maudire en lui-même l’excès sexuel. En un sens, cette méconnaissance a détourné l’homme sinon de la .conscience; des objets, du moins de la conscience de soi. Elle l’a engagé en même temps dans la conscience du monde et dans l’ignorance de soi. Mais, s’il n’était d’abord devenu conscient en travaillant, il n’aurait pas de connaissance du tout: il n’y aurait encore que la nuit animale.