Emmanuel KANT (1724-1804)

L'homme ne peut devenir homme que par l'éducation. Il n'est que ce qu'elle
le fait. Il est à remarquer qu'il ne peut recevoir cette éducation que
d'autres hommes, qui l'aient également reçue. Aussi le manque de discipline
et d'instruction chez quelques hommes en fait-il de très mauvais maîtres
pour leurs élèves. Si un être d'une nature supérieure se chargeait de notre
éducation, on verrait alors ce qu'on peut faire de l'homme. Mais, comme
l'éducation, d'une part, apprend quelque chose aux hommes, et, d'autre part,
ne fait que développer en eux certaines qualités, il est impossible de
savoir jusqu'où vont nos dispositions naturelles. Si du moins on faisait une
expérience avec l'assistance des grands et en réunissant les forces de
plusieurs, cela nous éclairerait déjà sur la question de savoir jusqu'où
l'homme peut aller dans cette voie. Mais c'est une chose aussi digne de
remarque pour un esprit spéculatif que triste pour un ami de l'humanité, de
voir la plupart des grands ne jamais songer qu'à eux et ne prendre aucune
part aux importantes expériences que l'on peut pratiquer sur l'éducation,
afin de faire faire à la nature un pas de plus vers la perfection.
(...)
Un des plus grands problèmes de l'éducation est de
concilier sous une contrainte légitime la soumission avec la faculté de se
servir de sa liberté. Car la contrainte est nécessaire ! Mais comment
cultiver la liberté par la contrainte ? Il faut que j'accoutume mon élève à
souffrir que sa liberté soit soumise à une contrainte, et qu'en même temps
je l'instruise à faire bon usage de sa liberté. Sans cela il n'y aurait en
lui que pur mécanisme ; l'homme privé d'éducation ne sait pas se servir de
sa liberté. Il est nécessaire qu'il sente de bonne heure la résistance
inévitable de la société, afin d'apprendre à connaître combien il est
difficile de se suffire à soi-même, de supporter les privations et
d'acquérir de quoi se rendre indépendant. On doit observer ici les règles
suivantes : 1°) Il faut laisser l'enfant libre dès sa première enfance et
dans tous les moments (excepté dans les circonstances où il peut se nuire à
lui-même, comme par exemple s'il vient à saisir un instrument tranchant),
mais à la condition qu'il ne fasse pas lui-même obstacle à la liberté
d'autrui, comme par exemple quand il crie, ou que sa gaieté se manifeste
d'une manière trop bruyante et qu'il incommode les autres. 2°) On doit lui
montrer qu'il ne peut arriver à ses fins qu'à la condition de laisser les
autres arriver aussi aux leurs, par exemple qu'on ne fera rien d'agréable
pour lui s'il ne fait pas lui-même ce que l'on désire, qu'il faut qu'il
s'instruise, etc. 3°) Il faut lui prouver que la contrainte qu'on lui impose
a pour but de lui apprendre à faire usage de sa propre liberté, qu'on le
cultive afin qu'il puisse un jour être libre, c'est-à-dire se passer du
secours d'autrui.