Emmanuel KANT (1724-1804)
Critique de la faculté de juger.

Il existe deux espèces de beauté : la beauté libre (pulchritudo vaga) ou la
beauté simplement adhérente (pulchritudo adhaerens). La première ne
présuppose aucun concept de ce que l'objet doit être ; la seconde suppose un
tel concept et la perfection de l'objet d'après lui. Les beautés de la
première espèce s'appellent les beautés (existant par elles-mêmes) de telle
ou telle chose ; l'autre beauté, en tant que dépendant d'un concept (beauté
conditionnée), est attribuée à des objets compris sous le concept d'une fin
particulière. Des fleurs sont de libres beautés naturelles. Ce que doit être
une fleur peu le savent hormis le botaniste et même celui-ci, qui reconnaît
dans la fleur l'organe de la fécondation de la plante ne prend pas garde à
cette fin naturelle quand il en juge suivant le goût. Ainsi au fondement de
ce jugement il n'est aucune perfection de quelque sorte, aucune finalité
interne, à laquelle se rapporte la composition du divers.
Beaucoup d'oiseaux (le perroquet, le colibri, l'oiseau de paradis), une
foule de crustacés marins sont en eux-mêmes des beautés, qui ne se
rapportent à aucun objet déterminé quant à sa fin par des concepts, mais qui
plaisent librement et pour elles-mêmes. Ainsi les dessins à la grecque, des
rinceaux pour des encadrements ou sur des papiers peints, etc., ne
signifient rien en eux-mêmes ; ils ne représentent rien, aucun objet sous un
concept déterminé et sont de libres beautés. On peut encore ranger dans ce
genre tout ce que l'on nomme en musique improvisation (sans thème) et même
toute la musique sans texte. Dans l'appréciation d'une libre beauté
(simplement suivant la forme) le jugement de goût est pur. On ne suppose pas
le concept de quelque fin pour laquelle serviraient les divers éléments de
l'objet donné et que celui-ci devrait ainsi représenter, de telle sorte que
la liberté de l'imagination, qui joue en quelque sorte dans la contemplation
de la figure, ne saurait qu'être limitée.
Mais la beauté de l'homme (et dans cette espèce, celle de l'homme proprement
dit, de la femme ou de l'enfant), la beauté d'un cheval, d'un édifice
(église, palais arsenal, ou pavillon) suppose un concept d'une fin, qui
détermine ce que la chose doit être et par conséquent un concept de sa
perfection ; il s'agit donc de beauté adhérente. Tout de même que la liaison
de l'agréable (de la sensation) avec la beauté, qui ne concerne
véritablement que la forme, était un obstacle à la pureté du jugement de
goût, de même la liaison du bon (c'est-à-dire de ce pour quoi la diversité
est bonne pour l'objet lui-même selon sa fin) avec la beauté porte préjudice
à la pureté de celle-ci.
On pourrait adapter à un édifice maintes choses plaisant immédiatement dans
l'intuition, si cet édifice ne devait être une église ; on pourrait embellir
une figure humaine avec toutes sortes de dessins en spirale et avec des
traits légers, bien que réguliers, comme en usent les Néo-Zélandais avec
leurs tatouages, s'il ne s'agissait d'un homme ; et celui-ci pourrait avoir
des traits plus fins et un visage d'un contour plus gracieux et plus doux,
s'il ne devait représenter un homme ou même un guerrier. |