Nicolas Malebranche,
De la recherche de la vérité, Xe éclaircissement.
Il
n'y a personne qui ne convienne que tous les hommes sont capables de
connaître la vérité ; et les philosophes même les moins éclairés, demeurent
d'accord que l'homme participe à une certaine Raison qu'ils ne déterminent
pas. C'est pourquoi ils le définissent animal RATIONIS particeps (1) : car
il n'y a personne qui ne sache du moins confusément, que la différence
essentielle de l'homme consiste dans l'union nécessaire qu'il a avec la
Raison universelle, quoiqu'on ne sache pas d'ordinaire quel est celui qui
renferme cette raison, et qu'on se mette fort peu en peine de le découvrir.
Je vois, par exemple, que deux fois deux font quatre, et qu'il faut préférer
son ami à son chien ; et je suis certain qu'il n'y a point d'homme au monde
qui ne le puisse voir aussi bien que moi. Or je ne vois point ces vérités
dans l'esprit des autres, comme les autres ne les voient point dans le mien.
Il est donc nécessaire qu'il y ait une Raison universelle qui m'éclaire, et
tout ce qu'il y a d'intelligences. Car si la raison que je consulte, n'était
pas la même qui répond aux Chinois, il est évident que je ne pourrais pas
être aussi assuré que je le suis, que les Chinois voient les mêmes vérités
que je vois. Ainsi la raison que nous consultons quand nous rentrons dans
nous-mêmes, est une raison universelle. Je dis : quand nous rentrons dans
nous-mêmes, car je ne parle pas ici de la raison que suit un homme
passionné. Lorsqu'un homme préfère la vie de son cheval à celle de son
cocher, il a ses raisons, mais ce sont des raisons particulières dont tout
homme raisonnable a horreur. Ce sont des raisons qui dans le fond ne sont
pas raisonnables, parce qu'elles ne sont pas conformes à la souveraine
raison, ou à la raison universelle que tous les hommes consultent.
Je suis certain que les idées des choses sont immuables, et que les vérités
et les lois éternelles sont nécessaires : il est impossible qu'elles ne
soient pas telles qu'elles sont. or je ne vois en moi rien d'immuable ni de
nécessaire ; je puis n'être point, ou n'être pas tel que je suis : il peut y
avoir des esprits qui ne me ressemblent pas ; et cependant je suis certain
qu'il ne peut y avoir d'esprits qui voient des vérités et des lois
différentes de celles que je vois : car tout esprit voit nécessairement que
2 fois 2 font 4, et qu'il faut préférer son ami à son chien. Il faut donc
conclure que la raison que tous les esprits consultent, est une Raison
immuable et nécessaire.
Hume, Traité de la nature humaine ,
Introduction
Il n'est pas besoin d'une connaissance profonde pour
découvrir la condition imparfaite des sciences de notre époque, car même la
multitude, à l'extérieur des portes, peut, à partir du tapage et des cris,
juger que tout ne va pas bien à l'intérieur. Il n'est rien qui ne soit sujet
de débat, ni sur quoi les hommes instruits ne soient d'opinions contraires.
La question la plus futile n'échappe pas à notre controverse, et aux
questions capitales, nous ne sommes pas capables de donner une solution
certaine. Les disputes se multiplient comme si toute chose était incertaine,
et ces disputes sont menées avec la plus grande chaleur comme si toute chose
était certaine. Dans ce remue-ménage, ce n'est pas la raison, mais
l'éloquence, qui remporte le prix ; et nul ne doit jamais désespérer de
gagner des prosélytes à l'hypothèse la plus extravagante s'il a assez
d'habileté pour la représenter sous des couleurs favorables. La victoire
n'est pas gagnée par les hommes en armes qui manient la pique et l'épée,
mais par les trompettes, les tambours et les musiciens de l'armée.

1)