Le déclin de la parole
PHILIPPE BRETON
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NOUS sommes dans une situation étrange : alors que la
persuasion est partout, que ses procédés nous assaillent de toute part,
élèves et étudiants ne sont préparés ni à la pratiquer ni à la décoder.
Malgré la volonté de quelques enseignants et la ténacité de quelques
chercheurs en communication, il n'y a nulle part de véritable programme de
sensibilisation à l'argumentation, c'est-à-dire à un convaincre non-
manipulatoire.
A cause de ce vide relatif, on a vu proliférer ces
dernières années, dans le monde de l'entreprise, de la communication, ainsi
que dans l'immense marché que constitue la " recherche de l'épanouissement
personnel ", de multiples " théories ", souvent vendues à prix d'or, qui
justifient " scientifiquement " l'instrumentalisation et la manipulation
d'autrui comme mode d'être en société.
Car le XXe siècle est témoin d'un paradoxe qui a été peu
souligné jusqu'à présent. D'un côté on a vu se développer, d'une manière qui
n'a pas de précédent, toute sorte de pratiques de la persuasion. Les
batailles idéologiques se sont succédé par vagues, mobilisant des foules
immenses. Les ressources de la propagande, de la désinformation, de la
manipulation psychologique ont été massivement utilisées tout au long de ce
siècle, en période de guerre comme en période de paix. Même la progression
mondiale, à l'heure actuelle, du libéralisme constitue, sous des formes
nouvelles, un immense enjeu de persuasion. Le développement du secteur
marchand, lui aussi sans précédent, se nourrit de l'emprise majeure de la
publicité sur les consciences, vaste entreprise de conviction peu regardante
sur les moyens.
D'un autre côté, malgré cette présence massive, la parole
pour convaincre se déploie dans un vide presque total de réflexion,
d'enseignement, de culture, et pour tout dire, d'éthique. Il n'y a pas de
véritable " culture du convaincre " à la mesure d'une civilisation qui ne
cherche plus dans les normes du passé et de la tradition les raisons de son
destin.
Manipuler les esprits
LA conséquence de ce paradoxe est que l'exercice de la
parole, presque uniquement soumis à la règle de l'efficacité, décline au
profit de ses formes les plus manipulatoires.
On peut se demander si nous n'assistons pas à un véritable
déclin de la parole et de la fonction qu'elle remplit dans le progrès de la
civilisation. D'autres périodes de l'histoire humaine ont connu un tel
déclin. Après cinq siècles de République durant lesquels s'était formée,
dans la continuation de l'esprit démocratique athénien, une culture du débat
politique, l'historien romain Tacite se demande, dans un texte écrit aux
alentours de l'an 80 (après J.-C.), si celle-ci n'est pas en train de
disparaître sous ses yeux.
" Aujourd'hui, écrit-il, il faut faire court : fini le temps où les orateurs
pouvaient s'exprimer librement devant un public attentif et qui prend part
aux débats. " " Aujourd'hui, dit-il encore, la culture des orateurs, qui
avait nourri la République, ne sert plus à rien : I'Empire s'impose et avec
lui la démocratie de la parole disparaît. " Tacite voit dans l'esthétisation
du discours - et la naissance d'un genre, la littérature - la conséquence de
cette fin d'une époque inaugurée par Athènes. Il évoque aussi les jeux du
cirque, devenus unique sujet de conversation " même dans les écoles de
rhétorique ".
En restant prudent sur la comparaison, ne vivons-nous pas
une période équivalente, où la parole est tout aussi malmenée ? Aujourd'hui
aussi, il faut faire court : le " clip " est devenu l'unité de mesure du
discours. Le débat vivant est remplacé par des procédures manipulatoires au
service le plus souvent d'une pensée unique à l'échelle mondiale. Les
nouveaux jeux du cirque, le spectacle télévisuel multichaînes, sont l'unique
sujet de conversation. Mesure-t-on les conséquences sur une société où l'on
ne parle plus que de choses que l'on n'a pas vécues, sinon par procuration
virtuelle?
Le premier signe, mais pas le plus visible, du déclin de la
parole est la tentative de restriction du champ où elle s'applique.
Qu'est-ce qui est discutable, qu'est-ce qui relève d'un choix collectif ? La
gigantesque bataille idéologique qui a pour objet d'imposer le libéralisme à
l'échelle mondiale, a comme caractéristique de se mener sur un mode
manipulatoire. Loin de se présenter comme un choix possible, discutable dans
l'espace public, le libéralisme se présente comme une " évolution naturelle
", une " loi " à laquelle nous serions soumis. La parole est dessaisie de sa
possibilité d'intervention, et l'essentiel de ce qui nous arrive est
présenté comme non discutable, échappant à la parole. Il y a beau jeu, dans
une telle situation, de se plaindre qu'il n'y a pas, comme Francis Fukuyama
avait tenté de le faire croire, de solution de rechange au libéralisme. En
somme, on nous lie les mains, on nous jette à l'eau et on dit que nous ne
savons pas nager...
Lutter contre le déclin de parole passe par tout ce qui
permet de rendre discutable notre destin commun, par le refus de la
météorologisation du politique et de l'assimilation sémantique si répandue,
du chômage à une sorte d'anticyclone des Açores, c'est-à-dire à un phénomène
sur lequel nous n'aurions aucune prise.
Un autre signe du déclin de la parole est l'absence de
référence, dans l'espace public, à des normes qui réguleraient l'emploi de
tel ou tel type de procédés visant à convaincre. Il est frappant de voir
l'absence de disjonction, dans les démocraties modernes, entre l'univers des
fins et celui des moyens.
Si les fins sont bonnes, alors tous les moyens peuvent être
mis à leur service. La fascination pour la technique n'est pas étrangère à
ce curieux blanc-seing donné aux moyens de communication. Ainsi, pour ne
prendre que cet exemple, la propagande est diabolique lorsqu'elle est au
service des régimes totalitaires, mais devient d'une certaine façon
respectable lorsqu'elle est mise au service d'idéaux démocratiques. C'est
d'ailleurs, comme le montre Jacques Ellul, le gouvernement américain
lui-même qui a inauguré les techniques de la propagande moderne en 1917, au
service d'une " bonne cause ", les idéaux de la démocratie libérale.
Il en est des techniques de manipulation comme de la bombe atomique, un "
outil au service de la paix ", un " dépôt sacré ", comme disait le président
Truman, lorsqu'elle est entre les mains des démocraties libérales, mais
objet de terreur diabolique quand les " autres " la fabriquent.
Le sommet de cette confusion entre les fins et les moyens
est la publicité moderne. On sait, depuis Stuart Ewen, que les capitaines
d'industrie du XlXe siècle se sont transformés grâce à elle en " capitaines
de conscience ".
Objet complexe par le mélange des genres qu'elle opère, la publicité reste
un formidable outil de manipulation des esprits. Les générations futures
jugeront peut-être que nous aurons été de ce point de vue autant " sous
influence " que les habitants des pays totalitaires que nous plaignons
d'avoir été irradiés par la propagande. Mais comme la cause est bonne, du
moins du point de vue du secteur marchand, les moyens le seraient aussi.
Tout dire tout faire ?
LE domaine politique n'échappe pas à cette contradiction
qui fait que la démagogie serait légitime si le programme politique est bon.
C'est ainsi qu'on a vu une partie de la gauche française trouver des vertus
à un bateleur démagogue, M. Bernard Tapie, dont l'ignominie des stratégies
de persuasion n'échappait pourtant à personne. Comment lutter contre la
propagande de l'extrême droite quand on ne condamne pas son emploi dans le
camp démocratique ?
Ne faut-il pas réfléchir à une disjonction entre une
éthique des fins et une éthique des moyens, qui partirait du principe que
toute parole, quelle qu'elle soit, se corrompt d'être diffusée à l'aide de
procédés manipulatoires qui ne respectent ni celui qui l'émet ni celui qui
la reçoit ? Les normes qui permettraient d'opérer une partition entre ce qui
relève du respect et ce qui émarge à la violence manipulatoire existent.
Déjà la culture grecque de l'argumentation, à peine inventée, les discutait.
Depuis cette époque, tout homme politique qui franchit par exemple la ligne
rouge de la démagogie sait qu'il le fait. Ces normes, qui sont des normes de
civilisation, sont connues de tous. Mais leur portée est atténuée, voire
niée dans un climat où le " laisser-faire " s'applique aussi à la parole et
aux procédés de communication.
Tout rappel de ces normes est pris dans la fausse
alternative liberté/censure qui est le credo des sociétés libérales. Il en
est de ces normes comme de toute parole dans l'espace public : on peut tout
dire, tout faire. Toute idée qui trouve preneur serait légitime du fait même
qu'elle trouve preneur. C'est ainsi que les lois du marché contaminent
jusqu'au monde des idées et des moyens de les communiquer. Il faut rappeler
que de la même façon que nous avons renoncé, en signe de civilisation, à
l'exercice de la violence et de la vengeance privée,
nous avons reconnu, au moment même de la naissance de la démocratie, des
normes qui permettent de renoncer à la violence psychologique que constitue
la manipulation de la parole. Il est peut-être temps de les réactiver, d'en
souligner l'importance pour la démocratie et de montrer l'intérêt que chaque
citoyen pourrait en retirer.
Un autre signe du déclin de la parole est la désaffection
des systèmes d'enseignement et de recherche vis-à-vis de ce que Roland
Barthes avait qualifié d' "empire rhétorique".
En 1902 disparaissait des programmes d'enseignement français cette matière
qui avait été, depuis deux mille cinq cents ans, la base de toute scolarité.
Bien sûr, la rhétorique s'était progressivement dégradée, pour n'être plus
qu'une coquille en partie vidée du contenu citoyen qu'elle avait à la
période classique.
Une des fonctions civiques essentielles de l'enseignement
ne serait- elle pas de montrer que les grandes valeurs démocratiques ne sont
rien si les moyens pour les défendre ne sont pas, eux aussi, au service du
recul de la violence et de la construction d'un lien social solidaire,
c'est-à-dire, respectueux de la relation à autrui ?